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31/05/2013

Culture chronique pierrette Epzstein

Chantal Pelletier- Cinq femmes chinoises- édition Joëlle Losfeld-

 

L’auteur, Chantal Pelletier, est une insatiable voyageuse qui ouvre les yeux avec finesse et jubilation et nous permet à travers son regard de déciller le nôtre. La Chine, elle y a fait deux séjours prolongés, à deux périodes différentes. Elle ne prétend pas en embrasser toute la complexité. Juste, elle nous fait sentir l’atmosphère singulière d’un pays en plein chambardement à travers le regard de cinq femmes qui,elles aussi, vont accompagner ce chambardement.

Le roman se décline en cinq chapitres, cinq points de vue de chacune des héroïnes. Chaque chapitre débute par une phrase que l’on peut entendre comme un proverbe ou une mise en alerte qui lance une voix ou une voie, un chemin fait de roses et de ronces. .L’auteur nous les présente d’abord comme le ferait une carte d’identité.    

Chapitre I :

Ciel dans l’eau, poissons dans les arbres

 Xiu : Née le 7 avril 1957 à Suzhou, province du Jiangsu. Elle tracera sa voie dans le luxe jusqu’à la luxure sans se retourner.

Chapitre II : 

Quand il n’y a plus d‘arbres, il n’y a plus de singes

Daxia, la fille de Xui, qu’elle a abandonnée pour exister, est née le 11 septembre 1979 à Pudong, district de Shanghai. Elle sera architecte et rêvera de bâtir du Beau. Mais, elle acceptera parfois de faire des compromis avec son rêve.

Chapitre III :

Dans la boue pousse la jolie fleur

Mei, l’amie d’enfance de Daxia, née le 9 décembre 1981 à  Hebi, province du Henan.

Chapitre IV :

Avec le temps, la fleur du mûrier devient de la soie

Fang, la compagne plus âgée de Mei, née le 6 juin 1960 à Canton, province du Guangdong

Chapitre V :

Seuls les oiseaux chantent suspendus dans des cages

Baoying, née le 8 mars 1970 à Pékin. Elle rêve de devenir cuisinière et elle parviendra à la gloire culinaire. Elle a une fille cachée à qui elle dit : « N’aie pas peur ! C’est ce qui compte plus que tout, tu ne dois pas avoir peur ! »

Pour ces cinq femmes, dont nous suivons le destin de l’enfance à la maturité, la Chine est un ogre à dompter et dont elles veulent triompher, "poursuivies par les éclats de verre et les coups de tonnerre".  Toutes les cinq ont bénéficié de la Révolution. En effet, elles ont toutes fait des études, elles ne sont pas analphabètes, même si pour certaines leur corps et leur âme en porte les stigmates. Elles sont en quelque sorte "armées" et refuse la plainte. Ce sont des " femmes qui marchent". Leur quête insatiable est de sortir de leur condition de départ et de jouir d’une ascension sociale. Pour accéder au pouvoir, elles sont prêtes toutes les cinq à en payer le prix. Pour certaines, cela passera par un mariage d’alliance et de complicité pragmatique pour s’en sortir,  pour pouvoir faire front. Pour d’autres ce sera la transgression ou la solitude. En tout cas, elle ne compte ni sur leur mari, ni sur leur père et elles rejettent tout attendrissement, toute lamentation.

 L’auteur, par la grâce de cinq destins singuliers, nous fait ressentir la taille de ce pays, l’immensité de son étendue, la variété de ses paysages. . Elle nous fait toucher du doigt les contradictions entre nos mythes et la réalité. Elle nous permet d’appréhender la transmission niée, le passé à qui on tente de tourner le dos et qui, malgré tout, continuent à frapper et à hanter, la revanche sur la misère, l’appât de l’argent, l’attrait irrésistible de la ville, l’exil et la persistance de la misère paysanne et urbaine, le tragique de l’histoire, les émeutes, les révoltes,  les scandales, les trahisons des idéaux, l’intolérance qui se traduit trop souvent par l’horreur d’exécutions sommaires, le poids de l’administration, les décisions arbitraires, la corruption,  la pollution, le gigantisme et la folie du modernisme qui se traduisent par la destruction des habitations traditionnelles, des coutumes, des philosophies ancestrales, la fierté qui s’exhibe, parfois, de façon ostentatoire. Et le pays baigne dans un brouillard suspect. Tous ces thèmes sont juste évoqués d’un trait de plume mais ils nous poussent à nous interroger sur le sens du mot "progrès".

Le texte est nommé roman mais on pourrait tout aussi bien parler de nouvelles si l’auteur n’avait pas l’habileté de faire se recouper les récits selon un ordre rigoureux  et nous faire entendre un chant choral. On retrouve ainsi des croisements entre les personnages, à la fois probables et pourtant insolites. Et même, parfois, cela se fait à leur insu

Dans de courts fragments, troués par de longues ellipses temporelles, cinq vies se déroulent sous la plume alerte et acérée de Chantal Pelletier. Par une savante construction, dégraissée au scalpel, l’auteur arrive à faire défiler, sous nos yeux décillés, une grande partie de l’histoire chahutée et fascinante de la Chine et nous la faire revivre.

Ce récit haletant nous transporte à l'autre bout du monde dans un exaltant voyage au cœur de la Chine contemporaine avec sa force qui ravage et sa faiblesse qui ronge. Et il  nous  fait pénétrer dans l’intime de ces femmes chinoises, qui sont des "Figures", ’insolentes et acharnées. On se régale à le lire, une vraie gourmandise, même si parfois elle peut paraître un peu amère et acidulée. En fait, c’est un bel hymne à la vie que vous dégusterez. Mais c’est aussi une réflexion salutaire, nuancée, loin de tout manichéisme, qui évite soigneusement, de brandir le drapeau féministe, sur le devenir de toute femme qui ne veut pas se contenter d’être objet de désir mais désire devenir créatrice de sa propre vie.

Ces cinq femmes vont tenter de se fondre dans la modernité à l’occidentale en se coupant de leur racine et de leur communauté parfois enfermantes. Elles savent qu’elles sont "la moitié du ciel".  Mais dans le même temps, le risque est grand pour elle d’y perdre leur âme. Alors, comment  peuvent-elles arriver à ne pas renier leur lourd et complexe  héritage tout en avançant dans leur époque ?

N’est-ce pas la question qui se pose à toute femme d’aujourd’hui  de par le monde? 

 

Pierrette Epsztein- Dimanche 12 mai 2013

 

 

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